Économie : la Banque mondiale identifie les conditions d’une reprise en Haïti
Port-au-Prince, 16 septembre 2026 — Après plusieurs années de contraction économique, Haïti se trouve à un moment charnière. Dans son nouveau rapport intitulé « Haïti – Trajectoires de Croissance Face à des Risques Accrus », divulgué le 9 septembre dernier, la Banque mondiale dresse un diagnostic des difficultés économiques, sociales et sécuritaires du pays, tout en identifiant plusieurs conditions susceptibles de favoriser une reprise.

Le rapport, présenté alors qu’Haïti se prépare également à des élections générales, souligne que la relance économique ne pourra être dissociée de l’amélioration de la sécurité, du rétablissement d’un État fonctionnel et du maintien de la stabilité macroéconomique et budgétaire.
Une pauvreté élevée et une économie sous pression
Selon la Banque mondiale, environ 49 % des Haïtiens vivaient en dessous du seuil international de pauvreté de 3 dollars par jour en 2025, calculé selon la parité de pouvoir d’achat de 2021, contre 44,6 % en 2023. L’institution prévoit par ailleurs une nouvelle hausse de ce taux en 2026.
La situation alimentaire demeure également préoccupante. Les données citées dans le rapport indiquent que 5,8 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë, dans un contexte où les perturbations des chaînes d’approvisionnement, l’insécurité et la hausse des coûts de production affectent notamment le secteur agricole. La crise sécuritaire a également provoqué un déplacement massif de population. En mai 2026, près de 1,47 million de personnes, soit environ 12 % de la population, étaient déplacées à l’intérieur du pays.
Une crise qui affecte directement l’activité économique
Pour la Banque mondiale, l’insécurité constitue désormais l’une des principales contraintes pesant sur la reprise économique. L’activité s’est fortement contractée dans les zones touchées par la violence, particulièrement dans la région métropolitaine de Port-au-Prince.
Le rapport relève parallèlement une plus grande résilience de certains corridors économiques du nord et du sud. Cette situation crée une géographie économique de plus en plus différenciée, avec des territoires où l’activité continue malgré les difficultés et d’autres où les perturbations sécuritaires ont fortement réduit les possibilités de production et de commerce. La Banque mondiale estime ainsi qu’un redressement économique restera incomplet s’il ne permet pas de rétablir progressivement les conditions nécessaires au fonctionnement de Port-au-Prince et de l’Artibonite.
La diaspora demeure un pilier de l’économie
Malgré la contraction de l’économie, les transferts de fonds de la diaspora constituent une source majeure de devises pour Haïti. Selon le rapport, les transferts ont atteint un niveau record de 4,4 milliards de dollars au cours de l’exercice 2025. Cette progression a notamment contribué à financer le déficit commercial et à faire passer le compte courant à un excédent de 1,9 % du PIB au cours de cet exercice.
La Banque mondiale souligne toutefois la nécessité pour Haïti de se préparer à une éventuelle volatilité de ces transferts. Les changements de politiques migratoires ou de permis de travail sur les principaux marchés d’accueil de la diaspora pourraient en effet avoir des répercussions sur les revenus transférés vers le pays.
Une jeunesse et des filières agricoles comme leviers de croissance
Le rapport ne se limite pas au constat des difficultés. La Banque mondiale identifie également plusieurs atouts économiques sur lesquels Haïti pourrait s’appuyer. Le pays dispose notamment d’une main-d’œuvre jeune et croissante, avec plus de la moitié de la population âgée de moins de 25 ans. Sa proximité avec les grands marchés représente également un avantage potentiel dans un contexte de reconfiguration des chaînes d’approvisionnement mondiales.
L’agriculture constitue un autre secteur présentant un potentiel important. Le cacao, le vétiver, la mangue et le café figurent parmi les chaînes de valeur susceptibles d’être développées. Le rapport relève également des possibilités de substitution aux importations, notamment pour certains produits alimentaires comme le riz. Cette perspective contraste cependant avec la faiblesse du financement accordé au secteur : l’agriculture reçoit moins de 1 % du crédit formel, alors qu’elle emploie près de la moitié de la population active, selon le rapport.
Trois fondements pour une reprise économique
Pour la Banque mondiale, le retour à la croissance repose sur plusieurs fondements essentiels :
Le premier est le rétablissement de la sécurité et d’un État fonctionnel dans les principales zones économiques du pays. Le rapport souligne notamment l’importance des efforts de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) dans une stratégie de redressement durable.
Le deuxième fondement concerne la tenue des élections générales. La stabilité politique et institutionnelle est présentée comme un élément important pour créer un environnement plus prévisible pour les acteurs économiques et les partenaires du développement.
Le troisième repose sur le maintien de la stabilité macroéconomique et budgétaire. Selon le rapport, cette stabilité constitue une condition préalable au redressement économique et au maintien de financements concessionnels à grande échelle.
Créer des emplois pour soutenir la croissance et la sécurité
La création d’emplois apparaît comme l’un des principaux défis identifiés par la Banque mondiale. Le rapport établit notamment un lien entre le manque d’opportunités économiques, particulièrement pour les jeunes, et la dégradation du contexte sécuritaire. L’absence d’emplois productifs limite les perspectives économiques d’une population active en forte croissance et peut contribuer à accentuer les vulnérabilités sociales.
Pour l’institution, les politiques de développement devront donc chercher à créer des opportunités économiques dans les zones où les conditions de sécurité permettent encore l’activité, notamment à travers les corridors économiques du nord et du sud.
Réintégrer les personnes déplacées et les migrants de retour
Le déplacement de près de 1,5 million de personnes constitue également un défi économique majeur. La Banque mondiale estime que la reprise devra intégrer progressivement les personnes déplacées à l’intérieur du pays, dont les mouvements perturbent les marchés du travail, les services publics, la production et les chaînes d’approvisionnement.
Le pays devra également faire face au retour d’un nombre croissant de migrants provenant de plusieurs pays de la région. Leur réintégration économique constituera un autre enjeu pour le marché du travail et les services sociaux.
Préserver les marchés d’exportation
L’accès aux marchés internationaux constitue une autre priorité. Le rapport souligne la forte concentration des exportations haïtiennes sur le secteur de l’habillement à destination des États-Unis. Plus de 80 % des exportations sont liées à ce marché, selon le document. La Banque mondiale rappelle que les programmes préférentiels HOPE/HELP ont expiré le 30 septembre 2025 avant d’être rétablis rétroactivement en 2026, mais seulement jusqu’au 31 décembre 2026.
Cette période d’incertitude a déjà montré les risques auxquels sont exposées les entreprises haïtiennes. Certaines commandes ont été déplacées vers d’autres destinations et ne sont pas nécessairement revenues après le rétablissement des préférences. L’institution considère donc comme priorités la sécurisation d’un accès préférentiel de long terme et la diversification des marchés et des produits au-delà de l’habillement.
La stabilité budgétaire comme condition du redressement
Le rapport insiste également sur les contraintes financières auxquelles fait face l’État haïtien. La faible mobilisation des recettes intérieures limite les capacités de financement des infrastructures, de la santé et de l’éducation. Selon les données présentées dans le rapport, les recettes intérieures représentaient seulement 4,8 % du PIB au cours de l’exercice 2025.
La Banque mondiale souligne ainsi que la stabilité macroéconomique et budgétaire demeure essentielle pour préserver l’accès aux financements concessionnels et permettre aux partenaires internationaux de soutenir davantage les programmes d’investissement et de redressement.
Un redressement qui ne pourra pas être isolé
Pour la Banque mondiale, les différents défis auxquels Haïti est confrontée sont étroitement liés. La sécurité conditionne l’activité économique, tandis que la création d’emplois peut contribuer à réduire certaines vulnérabilités sociales. La stabilité institutionnelle et budgétaire est, de son côté, nécessaire pour mobiliser les financements et soutenir les investissements.
Le rapport souligne également que les partenaires internationaux devront travailler de manière coordonnée afin d’accompagner le redressement d’Haïti sur les plans politique, sécuritaire et économique. L’enjeu pour le pays sera donc de transformer ses atouts — jeunesse de la population, diaspora, agriculture, proximité des grands marchés et potentiel manufacturier — en véritables moteurs de croissance, tout en s’attaquant aux contraintes qui empêchent aujourd’hui ces secteurs de réaliser pleinement leur potentiel.
Le numérique, un levier encore insuffisamment central dans la réflexion sur la reprise
Si le rapport de la Banque mondiale reconnaît le potentiel des TIC et de l’économie numérique, notamment à travers l’extension du haut débit, le développement des compétences numériques et les systèmes de paiement numériques, la transformation numérique n’apparaît pas comme un axe transversal majeur de la trajectoire de croissance proposée. Le document aborde également la finance numérique et les infrastructures de connectivité, mais ces éléments restent intégrés à différentes problématiques sectorielles plutôt que présentés comme un moteur structurant de la transformation économique du pays.
Pourtant, une stratégie numérique plus ambitieuse pourrait compléter les priorités identifiées dans l’étude. La digitalisation de l’administration pourrait améliorer l’accès aux services publics, la gestion des données, la transparence et l’efficacité de l’État. Dans le secteur privé, l’adoption d’outils numériques, les paiements électroniques, le commerce en ligne, les services financiers numériques et les plateformes destinées aux PME pourraient contribuer à réduire certains coûts, faciliter l’accès aux marchés et créer de nouvelles opportunités d’emploi. La Banque mondiale souligne d’ailleurs dans d’autres travaux consacrés à Haïti l’importance des infrastructures numériques, des systèmes d’information, du haut débit et des compétences numériques pour renforcer la résilience et soutenir l’activité économique.
L’intelligence artificielle, la cybersécurité, les données et les services numériques pourraient également constituer une nouvelle génération de leviers de croissance pour Haïti. Une politique publique intégrant ces dimensions pourrait favoriser la création d’emplois qualifiés pour une population jeune, améliorer la productivité des entreprises, moderniser les services publics et renforcer la capacité du pays à participer à l’économie numérique régionale et mondiale. Cette orientation serait cohérente avec les conclusions plus récentes de la Banque mondiale sur l’IA, qui souligne que les pays en développement peuvent tirer des gains importants de technologies adaptées à leurs réalités, à condition de renforcer simultanément la connectivité, les compétences, les institutions et les infrastructures.