Haïti : la malnutrition infantile s’aggrave, l’État face à l’urgence
PORT-AU-PRINCE, 20 septembre 2026 — La malnutrition infantile continue de s’aggraver en Haïti, sur fond de violences armées, de déplacements massifs et d’une insécurité alimentaire qui frappe une grande partie de la population. Selon une nouvelle analyse du ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP), soutenue par l’UNICEF, la FAO, le PAM et leurs partenaires, 253 725 enfants âgés de 6 à 59 mois pourraient être confrontés à la malnutrition aiguë entre juin 2026 et mai 2027. Parmi eux, 93 873 pourraient souffrir de malnutrition aiguë sévère, une forme potentiellement mortelle lorsqu’elle n’est pas prise en charge à temps.

À ces chiffres s’ajoutent 159 852 enfants susceptibles de souffrir de malnutrition aiguë modérée et environ 25 750 femmes enceintes et allaitantes qui pourraient avoir besoin d’un soutien nutritionnel. Les organisations humanitaires précisent que ces chiffres constituent une estimation sur la période considérée et ne signifient pas que tous ces enfants sont simultanément malnutris à la date de publication.
Une crise qui s’installe dans la durée
La situation est d’autant plus préoccupante que la malnutrition infantile n’est pas un phénomène nouveau en Haïti. Les résultats préliminaires de l’Enquête nationale nutritionnelle SMART 2026, publiés en août, indiquaient déjà que la prévalence de la malnutrition aiguë globale chez les enfants de 6 à 59 mois était passée de 5,1 % en 2023 à 7,4 % en 2026. Autrement dit, la détérioration actuelle s’inscrit dans une tendance qui se prolonge depuis plusieurs années.
La violence des groupes armés constitue l’un des principaux facteurs aggravants. Elle force des familles à abandonner leurs maisons, perturbe les activités économiques et agricoles et réduit l’accès aux marchés, aux centres de santé, à l’eau potable et aux services nutritionnels. À la mi-mai 2026, environ 1,47 million de personnes étaient déplacées à l’intérieur du pays, selon l’analyse soutenue par les Nations unies.
29 communes menacées par une situation grave
Les projections pour les prochains mois sont particulièrement préoccupantes. Entre décembre 2026 et mai 2027, 29 des 140 communes du pays pourraient atteindre la phase 3 de l’IPC pour la malnutrition aiguë, correspondant à une situation « sérieuse ».
Deux communes, Cité Soleil et Cabaret, pourraient quant à elles atteindre la phase 4, classée « critique ». Il s’agit du deuxième niveau le plus élevé de l’échelle IPC, qui traduit une situation nutritionnelle particulièrement grave et un risque accru de maladie et de décès chez les enfants concernés.
Ces projections devraient constituer un signal d’alarme majeur pour les autorités haïtiennes. Pourtant, depuis des années, la malnutrition demeure un problème structurel auquel les réponses publiques peinent à apporter une solution durable. Les interventions humanitaires permettent de sauver des vies et de prendre en charge des milliers d’enfants, mais elles ne peuvent, à elles seules, remplacer une politique nationale capable d’agir sur les causes profondes de la malnutrition.
L’État face à ses responsabilités
La gravité de cette situation pose directement la question de la capacité de l’État haïtien à assurer durablement la protection nutritionnelle des enfants. Le MSPP a participé à la nouvelle analyse avec l’appui des agences des Nations unies, mais les données publiées montrent également que les besoins dépassent largement les capacités actuelles du système.
Il ne suffit plus de traiter les enfants lorsqu’ils arrivent dans un état sévère. La réponse doit commencer beaucoup plus tôt : dépistage communautaire, suivi nutritionnel des enfants, prise en charge des femmes enceintes et allaitantes, accès à l’eau potable et à l’assainissement, soins de santé de base, alimentation scolaire et soutien aux familles vulnérables.
Cette situation met également en évidence les limites d’une réponse qui reste fortement dépendante des partenaires internationaux. Le PAM, l’UNICEF et la FAO interviennent déjà aux côtés des institutions haïtiennes, notamment dans le dépistage, l’alimentation thérapeutique, l’aide alimentaire et le soutien à la production agricole. Mais l’ampleur de la crise exige une capacité nationale plus forte et une politique publique inscrite dans la durée.
La faim ne peut pas être combattue uniquement par l’aide humanitaire
La malnutrition ne résulte pas uniquement du manque de nourriture. Elle est également liée à la pauvreté, à l’accès limité aux soins, à la qualité de l’eau et de l’assainissement, à l’éducation nutritionnelle, à la faiblesse de la production alimentaire et à l’insécurité.
En avril 2026, la CNSA indiquait que 5,83 millions de personnes, soit environ 52 % de la population haïtienne, étaient confrontées à une insécurité alimentaire aiguë, dont plus de 1,8 million à des niveaux d’urgence. Cette situation démontre que la malnutrition infantile s’inscrit dans une crise alimentaire beaucoup plus large.
Face à cette réalité, l’État haïtien doit aller au-delà des réponses ponctuelles et renforcer une véritable politique nationale de sécurité alimentaire et nutritionnelle. La protection des agriculteurs, l’augmentation de la production locale, l’amélioration des infrastructures rurales, la sécurisation des routes et des marchés, ainsi que le soutien aux petits producteurs doivent faire partie de cette réponse.
Des enfants pris au piège de la crise
Derrière les statistiques se trouvent des enfants qui grandissent dans des familles déplacées, privées de revenus et parfois incapables d’accéder régulièrement à une alimentation suffisamment diversifiée. La violence transforme ainsi une crise sécuritaire en crise sanitaire et nutritionnelle.
L’UNICEF, la FAO et le PAM appellent notamment à renforcer le dépistage et le traitement communautaires, garantir les stocks d’aliments thérapeutiques, soutenir les femmes enceintes et allaitantes, améliorer l’accès à l’eau et à l’assainissement et protéger les moyens de subsistance des ménages vulnérables. Ils demandent également un accès humanitaire sûr et des financements flexibles.
Une urgence qui interpelle directement les autorités
La multiplication des alertes sur la malnutrition infantile devrait donc pousser les autorités haïtiennes à considérer cette question comme une priorité nationale. La crise sécuritaire ne doit pas servir à repousser indéfiniment les politiques sociales, sanitaires et alimentaires nécessaires à la protection des enfants.
Depuis des années, les mêmes problèmes reviennent : enfants malnutris, familles déplacées, insécurité alimentaire, services de santé fragilisés et dépendance à l’aide internationale. Les nouvelles projections montrent que le phénomène risque encore de s’aggraver si des mesures préventives et structurelles ne sont pas rapidement renforcées.
L’enjeu pour l’État haïtien n’est donc plus seulement de répondre à chaque nouvelle urgence, mais de construire une capacité nationale permettant de prévenir la malnutrition, d’assurer la continuité des soins et de garantir aux familles l’accès aux conditions minimales nécessaires à une alimentation saine.
En Haïti, la malnutrition infantile est devenue l’un des visages les plus dramatiques de la crise multidimensionnelle. Alors que près de 254 000 enfants pourraient être concernés au cours de la période projetée, l’urgence impose désormais de transformer les alertes et les données disponibles en politiques publiques concrètes, coordonnées et durables.
Sources : ONU (UNICEF/PAM), MSPP